A l’origine, ce concert d’
Isis au BT59 de Bègles devait avoir lieu début juillet 2009, à l’occasion de leur tournée européenne, mais le sort en avait décidé autrement. Nombre de fans du groupe ont donc probablement été ravis d’apprendre qu’à la suite de cette tournée partiellement avortée,
Isis se rendrait de nouveau en Europe fin 2009 et ferait escale pour deux dates françaises, jouant donc le 2 décembre du côté de Bordeaux (et le lendemain au Trabendo, à Paris).
Ce sont les groupes Keelhaul et Circle qui seront chargés d’ouvrir cette soirée pour
Isis, et ils le feront d’ailleurs plutôt bien, chacun à leur manière, avant que la tête d'affiche ne vienne faire la preuve -si c'était encore nécessaire- de tout son talent.
Une soirée qui commencera plutôt en retard avec l’arrivée sur la petite scène encombrée de deux batteries et d'énormes têtes d'ampli (apparemment le matos d'
Isis est déjà en place) des Américains de Keelhaul. Signés sur le label Hydra
Head Records, le même que celui d’
Isis et qui pour la petite histoire fut fondé en 1993 par Aaron Turner, chanteur-guitariste de…
Isis, le quatuor originaire de l’Ohio n’est pas très connu en France, mais dispose apparemment de certains fans déjà acquis à leur cause. Leur concert va montrer que leur bonne réputation n’est pas usurpée.
Ce soir et probablement comme à leur habitude, les quatre furieux de Keelhaul ne feront pas vraiment dans la dentelle en assenant tout au long de leur set d’une demi-heure un metal où se mêlent sludge, stoner et éléments plus progressifs. Le groupe, sans développer une réelle interaction avec son public, enchaîne ainsi les morceaux sans faire de pause et écrase le public sous une avalanche de riffs gras et lourds, alternant gros passages stoner avec des parties lancinantes ainsi que des moments beaucoup plus conceptuels et metal. A l’image de leur bassiste Aaron Dallison, qui martyrise littéralement sa quatre-cordes, s’arrache la gorge et sue à grosses gouttes, les Américains ne se posent donc pas de questions et se donnent véritablement à fond en envoyant le bois, à la joie manifeste du public qui, s’il ne pogote pas non plus en tout sens et dans une hystérie complète, se montre plutôt réceptif à l’a performance des Américains.
Le tout sent la sueur, la poussière, la bière et le whisky, tandis que musicalement Keelhaul semblerait s’approcher d’une sorte de mix entre
Mastodon,
Meshuggah,
Isis et Eyehategod. Du très lourd et du très gras, donc, mais aussi du très technique et du bien barré.
Employant occasionnellement un chant hurlé assuré tour à tour par son bassiste et un de ses deux guitaristes - « celui à gauche, le mec massif »-, Keelhaul ne disposera pas d’un son véritablement optimal, notamment pour ce qui est de la voix trop faiblement mise en avant et souvent couverte par la lourdeur de leur musique, même si leurs chansons sont essentiellement instrumentales. La basse sera également desservie par un son grésillant, trop saturé. Certains regretteront peut-être également le manque de contact du groupe avec le public, qui pour ce genre de musique pourrait justement attendre un peu plus d’incitation à bouger et à donner de la voix.
L’introduction à cette soirée est pourtant bien assurée, le groupe a l’air content, le bassiste finissant par lâcher quelques « thank you » tandis que le batteur se fait une petite photo souvenir de la salle avec son numérique et que le guitariste chanteur recommande au public : « Smoke some
dope, fuck your brain out ! ». Voilà qui donne le ton...
Place ensuite aux Finlandais de Circle, quatuor composé d’un claviériste-chanteur, d’un bassiste-chanteur, d’un guitariste-chanteur et d’un batteur. Ne les connaissant pas particulièrement, je dois avouer qu’ils constitueront clairement LA surprise de cette soirée, dans le genre de celle qui vous fait revoir vos conceptions de la performance scénique, de l’expérimentation musicale et peut-être même de l’art en général.
Circle est un groupe étrange et étonnant, c’est le moins qu’on puisse dire, et le quatuor délivrera une performance de trois quarts d’heure allant bien au-delà du simple concert. En effet, on a plutôt affaire ici à une sorte de happening musical halluciné, entre théâtre contemporain, expérimentation sonore et trip psychédélique. Circle repousse toutes les conventions pour entraîner son public -avec plus ou moins de réussite d’ailleurs- dans un délire avant-gardiste et minimaliste. Pour vous donner une idée très rapide, les Finlandais sont parfois qualifiés de « krautrock », ce mouvement musical expérimental qui vit le jour dans les années 1960-1970 avec des groupes tels que Can, Faust et Kraftwerk qui s’étaient faits précurseurs en mélangeant rock, électro et musique ambiante.
Ce soir, on aura droit à une sorte de messe noire où le massif bassiste chevelu et barbu de Circle psalmodie incantations et borborygmes dans sa langue natale (le finnois) tandis que le claviériste lui répond par des grognements stridents et incompréhensibles, à des gesticulations et chorégraphies improbables de ce même claviériste, parfois à la limite du ridicule -surtout venant d’un type aux faux airs de Freddy Mercury accoutré comme un marin hippie avec des bracelets à clous-, mais aussi à des passages beaucoup plus violents et proches d’un punk crade particulièrement accrocheur.
Si Keelhaul tourne visiblement à la bière et au Jack Daniel’s, on passe donc avec Circle à des substances bien différentes, dans le genre pas très légal et hallucinogène sur les bords… Ce soir, il y a fort à parier que bon nombre de spectateurs se seront demandé si les Finlandais étaient sous acide ou tout simplement fous à lier.
Je repense au conseil que nous avait lancé le guitariste-chanteur de Keelhaul et en viens à la conclusion que ce soir, Circle fait office de psychotrope et nous bousille le cerveau à sa manière. Il suffit de penser à la « fin » de la performance du groupe, qui consiste en une répétition, pendant une bonne vingtaine de minutes, de sept notes appuyées par des basses incroyablement lourdes, donnant un rendu presque tribal et chamanique. Alors que le groupe quitte la scène, son chanteur-claviériste déjanté Mika Rättö grimaçant de satisfaction comme s’il venait de nous faire une bonne blague, et que les lumières se rallument, le public semble d’ailleurs quelque peu hagard et étourdi, comme s’il se réveillait avec une bonne gueule de bois.
Difficile de dire si la prestation de Circle aura vraiment plu, et bon nombre de spectateurs présents ce soir ont l’air bien sceptique, ce qui est facilement compréhensible. En tout cas, les Finlandais n’auront pas laissé indifférents et leur concert animera les discussions pour patienter avant l’arrivée sur scène d’
Isis.
Il existe des groupes dont la musique est magnifiée par le live, parce qu’ils parviennent à créer des ambiances tellement particulières qu’ils entraînent leur public dans un flot d’émotions et de chaos sublimé, parce qu’ils semblent vivre absolument pour et à travers leur musique et parce qu’avec cette démonstration, leur art prend tout son sens et se décline à l’infini.
Isis fait certainement partie de ceux là. A l’issue du concert, on a acquis la certitude d’avoir expérimenté un moment unique et en même temps, cette certitude ne devient pas immédiatement tangible. Le temps de quelques jours, histoire de réécouter la discographie du groupe, se replonger dans leur univers et revivre les différentes sensations évoquées, pour en avoir la confirmation. Car un live de post-core, genre auquel on peut associer les Américains, n’est pas à première vue des plus impressionnants. Ici pas d’ambiance de feu, de fosse déchaînée et autres manifestations d’hystérie, mais un ressenti bien plus individuel que collectif, et à nouveau cette atmosphère de transe, bien qu’elle soit très différente de celle créée par Circle précédemment.
C’est vers 23h que retentissent les premières notes du concert d’
Isis. Et dès ces premières notes, on retrouve ce qui définit la musique de la bande à Aaron Turner : à la fois aérienne et lourde, émotive et puissante, dense et planante. Les Américains commencent avec la chanson « Hall of the Dead », extraite de leur dernier opus en date, «
Wavering Radiant », qui avait vu le jour fin avril 2009. C’est avec cette chanson qu’
Isis ouvre d’ailleurs chacun des live de cette tournée, le reste de la setlist variant plus ou moins selon les shows mais puisant toujours dans l’ensemble du répertoire du groupe. Ce titre, caractérisé par la présence d’un orgue, donne à ce début de concert une ambiance funèbre plutôt rare dans le répertoire d’
Isis.
A la fin de cette première chanson, les musiciens se plaindront de l’éclairage trop sombre et plutôt déplorable qui leur est accordé, éclairage qui donnera également du fil à retordre aux photographes présents et explique le manque de luminosité de certains clichés pris ce soir.
Dès le départ, on devra également se résigner à l’idée que le chant clair d’Aaron Turner sera quasiment inaudible, ce qui est particulièrement dommage. A certains moments, on a d’ailleurs presque l’impression de deviner le chant plus qu’on ne l’entend réellement…
Cependant, les acclamations d’un public déjà conquis porteront le groupe qui jouera près d’une heure et demie, 90 minutes qui passeront bien vite d’ailleurs. Ce soir, bien peu d’interactions entre
Isis et son public. Le quintet originaire de Boston paraît complètement immergé dans sa musique et ne prête que peu d’attention à la salle. Aaron Turner (qui fait vibrer les cordes de sa guitare à l’aide d’une sorte de tournevis pour créer ces murs de distorsion planante si chers au groupe) ainsi que les autres membres d’
Isis headbanguant à l’unisson comme pour mieux vivre et refléter l’état de transe provoqué par leur musique, état dans lequel le public se retrouve plongé et comme assommé par la puissance et la qualité des musiciens sans que ces derniers aient besoin de le haranguer. Ça joue, tout "simplement".
Bien que leur genre musical ne soit pas réellement propre à un jeu de scène très développé,
Isis sera donc ce soir plus que convainquant, donnant l’image d’un groupe authentique et entier qui ne joue pas (uniquement) pour empocher son cachet à la fin de la soirée.
Le groupe défendra sa dernière sortie en date avec des titres comme le superbe et progressif « Threshold of Transformation » ou bien le très planant « 20 Minutes/40 Years ». Ce dernier album est certes sorti il y a plus de six mois, mais ne le connaissant pas particulièrement bien (à la différence de « Panopticon » ou «
In the Absence of Truth » par exemple), ce sera l’occasion pour moi d’en approfondir la découverte – apparemment je serai loin d’être le seul dans ce cas.
Au rayon des morceaux plus anciens qu’
Isis jouera ce soir, on retiendra les titres issus de « Panopticon » que sont « Altered Course », véritable morceau de bravoure aérien, et « Backlit », peut -être la chanson qui déclenchera le plus d’enthousiasme ce soir. L’envoûtante « Carry » (issue de l’album « Oceanic ») et son final furieux ou bien la magnifique « Dulcinea », issue de «
In the Absence of Truth » - qui m’aura probablement laissé le meilleur souvenir ce soir- complèteront également cette setlist où on pourra évidemment regretter l’absence de certains titres marquants des Américains. Mais avec un répertoire qui commence à être bien étoffé et des chansons d’une durée moyenne de sept minutes, n’est-ce pas finalement inévitable ?
La performance du quintet sera donc de qualité et s’achèvera sans rappel, ce que le public pourtant enthousiaste (et plutôt nombreux ce soir) ne lui reprochera guère tant cette soirée aura été riche et dense. Et on ne va pas s'en plaindre.