DaDa. Un terme bizarre, qui prête gentiment à sourire. Un style artistique qui se voulait irrévérencieux par rapport aux standards de son époque et qui jouait beaucoup sur la carte de l'humour. Il est presque étonnant que ce soit un tableau du surréaliste Salvador Dali, le Marché aux Esclaves avec Disparition d'un Buste de Voltaire (oui, mais Dali était fou, donc cherchez pas pour la longueur du titre...). Une peinture à effet, où selon l'angle d'approche, on distingue le visage de Voltaire (pour rappel, cet homme qui critiquait vertement l'esclavagisme dans Candide était lui-même un fieffé esclavagiste...).
En fait, à cette époque,
Alice Cooper est au plus bas. Dire qu'il était un has been qui n'intéressait plus les foules est à peine un euphémisme. Depuis la fin des années 70, Vincent Furnier est au bout du rouleau, noyé dans l'alcool, devant même être interné à une époque (il en découlera le sinistre From The Inside), l'ombre de lui-même. Son erreur est peut-être de n'avoir su s'accrocher au même wagon que
Kiss, mais il convient d'admettre que la démarche artistique entreprise depuis le début des années 80, si elle n'est pas franchement réussie, est une tentative courageuse de proposer quelque chose de personnel.
Mais voilà, Warner Bros est lassé des ventes plus que décevantes de
Alice Cooper et ce dernier leur devait encore un dernier album. Cela aurait pu être un best of, mais Vincent Furnier, sachant pertinemment que le disque ne serait pas défendu par WB et qu'il passerait complètement inaperçu à peine dans les bacs, voulait quand même remplir sa part du marché en faisant un album très différent, limite expérimental. Le guitariste
Dick Wagner s'arrangera pour que Furnier, miné par ses problèmes d'alcool, fasse tout de même le déplacement jusqu'à Toronto pour travailler avec le célèbre
Bob Ezrin (
Kiss, Pink Floyd...), qui avait déjà collaboré avec le Coop' quelques années plus tôt. Et de cette association qui n'a rien de contre-nature naitra un des albums parmi les plus particuliers de
Alice Cooper.
DaDa, en effet, est difficile d'accès. Il n'a rien d'immédiat, il prend des tournures étranges, avec des différences de style, une approche louvoyante, entre coup de génie chanceux ou du n'importe quoi pas franchement maîtrisé. En cela, le disque aurait pu s'intituler "Surrealist". A l'image de la pochette signée piquée à Dali.
Tout commence par le titre éponyme, une espèce de longue introduction lugubre, toute en programmation et claviers. On remarque rapidement que le son des claviers se fait moins kitsch de ce que le Coop' proposait un peu plus tôt. Et surtout, on entre dans une sphère lugubre à faire peur. Le rythme est lent, glacial. Un enfant ne cesse de dire "DaDa" comme il dirait "Daddy" et la voix de Furnier vient se poser là-dessus, angoissante, parce qu'il ne fait que psalmodier des phrases à la limite du compréhensible. Une mise en jambe frappante, presque insupportable et qui est couplée de façon presque incongrue avec un
Enough's Enough sautillant et joyeux. Une cassure nette, directe. Il n'y en aura pas d'autre aussi forte.
En revanche, Ezrin s'est arrangé pour ne pas laisser de blancs entre les morceaux. On a vite l'impression claustrophobique d'une ligne directrice biseauté qui se taillerait un chemin tortueux dans les méandres de l'esprit de
Alice Cooper. Et ça fait peur.
Toujours guidé par les programmations et les claviers, la musique se fait presque épique. Les lignes de guitare de Dick Wagner sont plaisantes et viennent apporter un côté électrique bienvenue à l'ensemble, tandis que la batterie, elle, est souvent réduite à une boîte à rythme (on notera toutefois l'apparition de
Richard Kolinka de Téléphone sur trois morceaux, dont le superbe
Scarlet & Sheba et accessoirement deux autres pépites de l'album...). Et Vicent Furnier, lui, est en état de grâce. Capable de se montrer à la fois arrogant et sec dans sa façon de chanter (
Former Lee Warmer, étrangement émouvante malgré tout), réellement habité par le talent (
Scarlet & Sheba où on le retrouve comme un poisson dans l'eau)... Une prestation souvent négligée vu la réputation de ce disque, mais une prestation vraiment pas loin du haut de gamme.
Cependant, si DaDa est étonnant à plus d'un titre, il est également impossible à cataloguer. Hard rock ? Non, même pas vraiment rock, à part quelques exceptions notables. Pop ? Non plus. Juste expérimental pour du
Alice Cooper, un opus où les avancées technologiques ont été parfaitement exploitées, mais qui n'aura jamais vraiment eu sa chance. On ne peut pas entrer dans ce disque, même en ayant assimilé Special Forces et
Zipper Catches Skin, en se disant que l'on va être en terrain connu. DaDa est trop surréaliste pour cela. Il est impossible à définir, impossible à être décomposé en un inventaire satisfaisant. il est une expérience. Une façon de s'exprimer qui aura été unique. Inutile de chercher une quelconque logique derrière. Il en est vide. Et c'est sa particularité la plus intéressante.
DaDa ne peut pas être considéré comme un mauvais album. Il contient son lot de pépites, mais il est trop différent. Et dès que quelqu'un ou quelque chose est différent, le regard des gens change et ce qui s'applique à la réalité s'applique aussi sur une oeuvre. C'est ignoble, mais c'est comme ça, hélas. Donner sa chance à ce disque n'est pas de la charité. c'est presque un acte de justice. A découvrir.