Comment décrire
Sopor Aeternus avec de simples mots ? Nulle chronique ne peut rendre cette atmosphère unique. Cette douceur presque malsaine, cette étrangeté absolue, cette aura de mystère qui flotte autour de chaque titre. Il y a deux manières de l’aborder : soit on décroche au bout de dix secondes et on en reste là, soit on pénètre dans l’imaginarium de l’ « exhibitionniste introverti », de l’androgyne suprême mangeur de rat, du poète apôtre de la décadence humaine : j’ai nommé Anna Varney Cantadea !
Bien des choses ont été dites sur ce personnage ; certaines ce sont avérés justes, d’autres fausses ; toutes ont contribuées également à sa légende. Dans une interview, elle a déclaré que sa musique a principalement pour but de produire un effet de catharsis, c'est-à-dire de purification ou de médication par la musique.
Elle (il) est accompagnée par « the ensemble of shadow » : pas un orchestre ni un groupe de musiciens précis, mais une sorte de murmure, un mélange de voix et de sons censés le (la) guider.
Pénétrer dans cet univers, c’est pénétrer un monde sombre et onirique, un monde « de dépression, de solitude et de désespoir », pour reprendre les mots dont la chanteuse (puisqu’il ou elle préfère être considéré(e) comme une femme) décrivit sa propre vie. Autant dire que survivre à l’expérience peut s’annoncer assez compliqué, et je la déconseille à toute personne ayant une prédisposition à l’empathie. Dieu merci, les hommes et les femmes sont égoïstes !
A l’écoute de cette musique, montent irrésistiblement à l’esprit ces images à la limite du monstrueux que l’auteur se plait à réaliser. On se prend à imaginer un monde sombre et feutré, peuplé de créature humaines asexuées, corps blanchâtres glissants lentement et silencieusement dans l’obscurité….
Bref.
La musique se construit essentiellement sur une base médiévale. Pas la version populaire, non, ça c’est bon pour
In Extremo. Non, il s’agit là du chant courtois, de la musique de cours ; de Tristan et Iseult déclamé par un ménestrel. Un air extrêmement lent et doux, où prédominent claviers et cuivres, parfois la batterie. S’y ajoutent « the ensemble of shadow » : une sorte de murmure, constitué de bruissement, parfois de percussions ou de piano, et d’une gamme très étendu de sons discrets ; et surtout d’une voix masculine elle aussi lente et douce, rêveuse, caressante presque.
Toute cette douceur a quelque chose d’atrocement malsain, que ne fait qu’exprimer le « chant » de la « cantatrice ». Il est impossible de le décrire : un murmure éraillé, brisé, difforme, qu’on ne saurait attribuer à un homme ou une femme. Un gémissement plutôt qu’un chant, mais les gémissements d’un être tordu et atrocement mutilé, d’un monstre inachevé et sanglant. Et de fait, ce doit être à peu près ce à quoi elle (il) ressemblait de l’intérieur, du moins à l’époque…
Donner une note à ce genre d'œuvre n'a pas le moindre sens.
A noter qu’on l’entend, somme toute, assez peu sur cet album. Les voix masculines, « douces », accompagnées de soyeuses mélodies, tiennent au final plus de place. Il faut dire que ce premier album était, semble t il, une simple collection de démo transmises telles quelle au label, et que Anna Varney refusa de réenregistrer.
Commencer
Sopor Aeternus par cet album n’est donc pas forcément l’idéal, de l’aveu même de l’auteur. Il n’en reste pas moins une œuvre stupéfiante, peut être la plus spontanée et la plus macabre de la pléthorique discographie accumulée depuis cette année 1994 où il sortit.
Le titre, notable par sa longueur, signifie littéralement « je me tue encore et encore, mais je suis immortel, et je me relève à chaque fois… dans une vision de chute ».
Sopor Aeternus est unique en son genre. On peut, et je conseillerais, de l’écouter à titre de curiosité. A ce titre, cet album n’est pas celui que je conseillerais. Se plonger plus avant dans cet univers morbide, en revanche, n’est envisageable que pour les individus dotés, soit d’un solide équilibre mental, soit d’un fort goût pour l’
autodestruction, et dans ce cas souhaitons que la médication par catharsis se poursuive sur l’auditeur.