Pourquoi esperluette en sous-titre ?
Parce que ce terme, qui désigne le symbole de "et" (&), est amusant. Puis c'est aussi le nom d'un singe qui adore balancer ses crottes dans un comics. Et surtout, parce que ça fait du bien de rire un bon coup avant de pénétrer dans le monde de Gris, qui est bien plus noir que cet intermédiaire qui conserve encore une note d'espoir.
Imaginons-nous rentrer dans ce disque en l'écoutant au casque. Imaginons-nous les yeux écarquillés, dans le noir, à fixer un point de lumière. Mais ce n'est pas réellement de la lumière, c'est juste que nos yeux grand ouvert voient des taches de couleur qui n'existent pas. Pure fantasmagorie de la nuit, des songes... et du désespoir le plus profond. Ecoutons cet album indéfiniment, en boucle et nous nous demanderons juste à quel monde nous appartenons encore.
La musique de Gris demande beaucoup de sang froid. On peut également suggérer de la compassion. Non pas pour les musiciens, mais pour son âme que l'on va déchirer, déchiqueter le long de ces six morceaux en trompe l'oeil. Il est angoissant de rentrer dans cette forêt parce que l'on sait qu'on va forcément s'y perdre et que ce n'est pas une meute de loups affamés qui va nous déchiqueter, mais nos propres tourments. Difficile de résister à cette vague misanthropique et déprimante qui se, déverse des enceintes. Hansel et Gretel ont trouvé la maison de pain d'épice. Prions pour le salut de la sorcière.
Dès le premier titre, nous sommes entraînés dans une vague de tourments. L'introduction, bien trop courte, est déjà un supplice en soi. Elle nous griffe les chairs et quand le sang commence juste à perler, elle disparait, nous laissant avec notre douleur et le chant désincarné de
Icare, qui vient attiser nos peurs. Nous pénétrons alors dans un monde de tristesse. cette forêt est définitivement hantée et la voix que nous entendons est celle de ceux qui y sont morts, et qui nous en veulent d'être vivant. Dans leur désespoir le plus cruel se dessine également de la haine. Tenir le long de ces presque dix minutes sans se prendre la tête entre les mains pour essayer de se cacher, d'échapper à cette folie, est difficile. Nous redevenons des petits enfants, terrifiés. Le croque mitaine rode. Et il n'a jamais la forme la plus évidente : les monstres ont souvent figure humaine.
Et ne nous accrochons pas aux faux semblants. Ne rentrons pas dans
Le Gala des Gens Heureux si nous n'avons pas le coeur solidement accroché. Nous n'en ressortirions pas vivant parce que nous nous laisserions rapidement entraîner dans cette farandole macabre. Quelques notes guillerettes ne sont qu'un leurre pour l'esprit. Le retour de manivelle est toujours ce qui fait plus mal. Et là, ça nous frappe dans le ventre. Courbés, nous ne voyons pas les ombres derrière nous devenir plus menaçante. La vie nous sera fauché et nous nous en rendrons même pas compte. Nous ne sommes plus que des cadavres ambulants aux yeux des musiciens de toute façon. Des morts en sursis. Notre temps est fait, et la Mort porte un masque gris, pas rouge... Ne comptons jamais vous reposer lors des accalmies, ça devient en général pire. A ce titre, l'intro de
Cicatrice nous provoquera des nausées irrépressibles. C'est l'horreur. c'est glauque. Nous avons presque l'envie de pleurer. Le groupe prend alors pitié et nous assenant un riff froid, polaire, en phase avec le Québec gelé...
Veux-tu Danser apparait ensuite comme une épreuve supplémentaire. Nous avons envie d'échapper à cette invitation sordide, après un glaviot qui pue la charogne. Les larmes viendrons, mais, toujours après les nôtres. S'il y a un Dieu, cela fait longtemps qu'il n'a plus aucune pitié pour nos âmes. Nous nous recroquevillons dans un coin, en proie aux affres de l'horreur. Les yeux fixes, nous fixons un point imaginaire. Est-ce ça la catatonie ? Merde, ça ne doit pas en être loin... Et le groupe - enfin, le duo - vient nous avouer sa
Profonde Misanthropie d'un ton doucereux. On les croirait presque désolé de nous infliger un tel tourment, mais ces traîtres veulent juste nous affaiblir un peu plus avant de nous arracher les yeux sans un sourire. Parce que ce doit être dans l'ordre des choses. Pas de plaisir, juste une ignoble continuité à cette oeuvre.
Et nous pensons connaître enfin le salut. La rédemption tant attendue. La fin des douleurs, de ce vide de l'âme destructeur, dévastateur, qui nous fore, qui nous vampirise.
La Dryade s'étend sur un son si clair, entre un piano d'une mélancolie infinie et un violon les sanglots sont déchirants. Gris ne pleure pas sur nous, oh non... Ils se moquent de nous en nous faisant croire à la paix, mais il ne peut y avoir de paix car tout est un éternel recommencement. Nos corps et nos coeurs meurtris se crispent et saignent devant ce désespoir absolu. Nous reste-t-il encore des larmes ? Non... Alors il ne nous reste plus qu'à pleurer du sang, les amis, pleurer du sang.
Rarement un groupe n'aura su faire ressortir la noirceur de l'âme, la mélancolie de façon aussi cruelle. Et le pire, c'est que cette oeuvre devient vite addictive. On se la passe en boucle, sans se rendre compte du mal que l'on se fait. L'écouter au casque est encore plus poignant, et, pourtant, on a envie de dire merci... Merci aux groupes. Merci à celui ou celle qui nous a conseillé pareil disque. Ce n'est pas un cadeau à faire à tout le monde. Si on y survit, c'est que tout n'est pas perdu. Ou que l'on est déjà mort...