En 1994, Shagrath (les morpions) avait dix ans et For All Tid de
Dimmu Borgir voyait le jour, premier album d'un obscur groupe norvégien alors inconnu de la fratrie black metal dont le réveil était brutal (l'Inner Circle avait fait parlé de lui, Euronymous était déjà mort et quelques autres dont Varg Vikernes étaient en prison).
Pour ceux qui ne connaissent
Dimmu Borgir que depuis l'énorme Enthrone Darkness Triumphant, For All Tid va être très déroutant aux premières écoutes, la musique pratiquée étant plutôt différente. Originellement paru sur un label underground en 1994 avec la pochette en noir et blanc, le disque sera réédité quelques années plus tard par Nuclear Blast qui commettra le sacrilège de coloriser la gravure de Gustave Doré, une vision de Camelot. Cette version est logiquement la plus répandue, celle que la plupart des fans possèdent (excepté les très rares de la première heure) et disposent d'un son plus conséquent, même si la production souffre toujours d'approximations, notamment au niveau de la batterie, noyée dès que cela s'emballe un peu.
A propos de batterie... A l'origine, elle était tenue par Shagrath (à la porte) justement. Il se partageait alors le chant avec son ami
Erkekjetter Silenoz (oui, il y a des cas de conscience qui font dire qu'un pseudo court, c'est pas plus mal) et
Dimmu Borgir était loin d'avoir la dimension qu'il a aujourd'hui. L'aspect symphonique n'était pas de la partie, mais le groupe n'officiait pas non plus dans les bas-fonds raw et true au son déstructuré. La musique était plus réfléchie, posée, ambiante, se laissant parfois surprendre par des accélérations à la guitare. Le chant à la voix claire était également plus présent, même s'il n'avait pas ce côté onirique développé par
Vortex depuis. Il ne faisait pas encore parti de l'équipée et le groupe faisait avec les moyens du bord.
Une oeuvre de jeunesse, donc, mais pas dénuée de charme. La galette distille une mélancolie profonde, véhiculée par un clavier qui se lamente, poussant ce disque vers des abîmes d'une noirceur d'encre.
Det Nye Riket, le premier morceau, est en fait une longue mélopée lugubre, qui enveloppe l'auditeur dans un manteau de plumes de corbeaux, avec une mélancolie conduite au piano, quelques notes égrenées doucement. Pas de violence. Pas de guitares ronflantes, rien que ce clavier et cette voix claire pas très réussie qui viennent vous caresser dans le sens du poil.
For All Tid navigue entre deux univers, celui de l'introspection, volontiers planant et obscur et un autre, plus électrique et tout aussi malsain, fait dans une débauche de black metal plus classique, les blast beats omniprésents en moins. Dimmu choisit une voie plus nuancée, moins virulente que leurs compatriotes de
Darkthrone ou de
Mayhem et on pourrait les rapprocher d'un
Emperor dans leur démarche, la maestria en moins. En effet, la production ne pardonne pas et les faiblesses d'interprétation s'entendent comme une détonation de fusil : batterie maigrichonne, chant plutôt quelconque, que ce soit en clair ou en hurlé.
Avec ce premier album,
Dimmu Borgir ne cassera pas la baraque et il ne sera pas mis en avant comme nombre de ses compatriotes norvégiens. Pourtant, malgré quelques défauts, For All Tid est plutôt satisfaisant dans son approche ambiante, presque éthérée par moment. Loin des productions modernes du groupe, démesurées, mais il n'en demeure pas moins un disque très agréable et bien pensé. Après ça, Silenoz et Shagrath (la laine) prendront les choses complètement en main et feront lentement de Dimmu ce qu'il est aujourd'hui : une carrosserie pimpante là où l'on s'attend à trouver des chariots funéraires.